Marion : « II s’agit plutôt ici de matrimoine… »

Marion

Ci-dessous « le portrait » d’une « parisienne » qui n’aime pas parler d’elle. Ne sachant trop quoi raconter, je me suis tournée vers l’Histoire familiale. J’ai donc sollicité ma mère pour qu’elle me raconte les liens entre Paris et notre famille. Après tout, je travaille à valoriser les matrimoine et patrimoine parisiens depuis plus de 10 ans maintenant, cela fait donc sens. C’est donc un « portrait » écrit à quatre mains.

II s’agit plutôt ici de matrimoine. Ce sont principalement les femmes de la famille qui ont un lien étroit avec la ville. Et ce sur plusieurs générations. Ce sont principalement elles qui ont bougé et fait bouger, principalement au 20e siècle. Mais les liens sont plus anciens et remontent au 19e voire même peut-être avant. Je suis la 4e ou 5e génération de femmes qui bougent vers ou depuis Paris. On dit que l’on est un·e vrai·e parisien·ne au bout de la 5e génération. Bien disons que je suis une presque vraie parisienne.

Pour commencer, un peu de contexte.

Je m’appelle Marion et j’habite dans le sud du 11e arrondissement depuis 2017. Avant cela, j’ai passé 26 ans en grande banlieue parisienne. En Essonne précisément. J’ai fait une année d’étude en Allemagne et une année à Dijon. Je suis donc arrivée sur Paris à 28 ans.

Je n’ai pas choisi l’endroit où j’habite ayant bénéficié d’un logement social via mon employeur. Néanmoins, le 11e arrondissement était mon premier choix, une de mes amies d’enfance habitant à l’époque à quelques pas de la place Léon Blum. Mes autres choix d’arrondissements étaient le 13e – ma mère travaillait à côté de la place d’Italie et j’ai fait mes études à la fac Paris 7 située dans le quartier de la BNF, le 20e – un de mes oncles habite non loin de la place Gambetta – et le 5e – une de mes grands-tantes habitaient à deux pas du Luxembourg et de la station Notre-Dame des Champs. J’ai aussi habité à mi-temps pendant presque 5 ans porte de Bagnolet. Mon ancien compagnon – parisien, fils de parisien, père de parisien, qui ne connaît que son quartier donc – habitant là. J’aime mon quartier – ou plutôt mon village car c’est comme cela que je le vois. Bien que très différente, j’ai aussi beaucoup aimé la porte de Bagnolet, sa population et son ambiance. Issue d’une famille de la classe populaire, j’avais l’impression de rentrer à la maison.

De mémoire, j’ai toujours voulu habiter Paris. Ça a toujours été une évidence. Petite, ma mère m’emmenait régulièrement sur Paris les week-ends et pendant les vacances, pour voir des expositions, faire des activités, découvrir la ville. On montait dans notre Super 5 rouge par l’autoroute A6 et la N7, parfois accompagnée d’une de mes copines, en écoutant FIP. FIP devenu ma madeleine de Proust.

Mon souvenir de Paris le plus ancien est une nuit de Noël – je devais avoir 4 ou 5 ans – où nous nous sommes garées boulevard Hausmann, juste devant les Galeries Lafayette ou le Printemps (oui oui !) pour aller voir les vitrines animées. J’ai le souvenir d’un trottoir désert et de lumières. Le boulevard désert rien que pour nous deux. Vers minuit, 1h du matin.

Dans mon enfance, dans les années 1990, Paris était une destination familiale. On y montait en voiture, pour des Paris by Night. Je me souviens d’une descente des Champs Élysées, planquée au pied de la banquette arrière, parce que nous étions 6 dans la voiture. No comment. Ma première vraie sortie sur Paris, à 4-5 mois, avec ma mère et ma grand-mère fut à la Samaritaine et au bistro en face. Évidemment, comme il se devait, ma grand-mère était Samaritaine, mon grand-père et mon arrière-grand-mère BHV et ma mère… un peu des deux. Ado j’étais Samaritaine (je tiens de ma grand-mère, on fait la même taille ça doit compter quelque part) ; adulte BHV. Parce que la Samaritaine a fermé. Souvenirs parisiens.

Une partie de ma famille maternelle vient de Normandie. L’autre partie de l’Aveyron. Les deux ont pour lien Paris où mes grands-parents se sont rencontrés. Une de mes arrière-grands-mères y est née (porte de Clichy) et y a grandit avant de rejoindre l’Aveyron à 20 ans à la mort de ses parents. L’autre est venue y faire sa vie après avoir grandi en Normandie. Elle y a fait plusieurs métiers : poinçonneuse dans le métro, concierge, femme de ménage dans les écoles de la Ville pendant la guerre. Elle allait récupérer sa paye toutes les fins de semaine directement à l’Hôtel de Ville. Elle y a élevé trois filles : ma grand-mère et ses deux demi-sœurs. Des trois, seule une vivra toute sa vie sur Paris.

Geneviève, ma grand-mère, est née dans le 14e arrondissement. Elle grandit principalement dans les arrondissements nord-ouest de Paris, autour du parc Monceau. Une de ses copines d’école est petit rat à l’Opéra Garnier et elle fait sa communion à la paroisse du quartier, la Madeleine. Pendant la guerre, elle a 20 ans en 1943, elle occupe plusieurs positions et fait divers métiers. Elle fait un « stage » d’une semaine à la prison pour femme de la Petite Roquette pour non-respect du couvre-feu. A la fin de la guerre, elle participe à l’accueil des revenant·es des camps à la Gare de l’Est. C’est aussi pendant la guerre qu’elle rencontre mon grand-père, à la gare d’Austerlitz où il travaille tous les deux.

Eugène, mon grand-père maternel, fait le chemin inverse de sa mère en 1942 et quitte son Aveyron natal pour s’installer sur Paris. Cheminot pour échapper au travail obligatoire en Allemagne, il loge dans un premier temps chez sa grand-tante. Après son mariage en 1946, il s’installe avec sa belle-famille, dans la chambre de bonne de ma grand-mère. Il fait la plus grande partie de sa carrière à la gare d’Austerlitz où il est d’ailleurs victime d’un braquage en 1967 (qui a fait l’objet d’un article de journal conservé religieusement par ma grand-mère…). Avec ma grand-mère, ils sont contraints de quitter Paris en 1949 en raison de la crise du logement. Ils s’installent en banlieue sud, dans l’Essonne pour élever leurs enfants. Néanmoins, ma grand-mère monte accoucher sur Paris pour 4 de ses 6 grossesses.

Raison pour laquelle ma mère est née dans le 6e arrondissement. Si elle garde un fort attachement pour la ville qui l’a vu grandir dans l’Essonne, elle fait toute sa carrière professionnelle à la Ville de Paris. D’abord dans les crèches puis dans les maisons de retraite et les services de santé. Grâce à la Ville, elle a pu suivre une formation d’infirmière à la Pitié-Salpêtrière assez tôt dans sa carrière. Dans les années 80, elle travaille aussi quelques temps à la Bourse du Travail place de la République. Retraitée, elle continue de monter toutes les semaines sur Paris pour voir une expo, visiter un musée ou suivre des conférences à l’Université.

Le courrier de ma mère fait trois pages et « il y aurait encore beaucoup à raconter ». Des troquets, des manifs, des promenades au pif…

« Démonstration faite ! Notre proximité avec Paris, son charme, ce petit quelque chose dont je ne peux me passer est faite, certaine. Mamie, ta grand-mère, parlait du « sirop de la rue » et il fallait la voir, elle qui avait des difficultés à se déplacer, marcher d’un bon pas dans Paris ! »

Depuis que je me suis installée dans le 11e, le fantôme de ma grand-mère m’accompagne régulièrement dans mes déambulations. Elle est décédée en 2002 (avant la fermeture de la Samar’, ouf) et ne sait donc pas que j’ai rejoint la ville de son enfance. Je me plais à penser qu’elle passerait pas mal de temps chez moi, si elle était encore là. Mon travail m’amène à traiter des documents anciens sur Paris. Quand je tombe sur des documents des années 1920-1930, je ne peux m’empêcher de penser à elle. De me dire qu’elle a certainement connu tel ou tel lieu, lu ceci ou vu cela. C’est peut-être ça qui m’a mené dans le 11e. Tous ces souvenirs. Toutes ces vies passées.