Par Philippe STANISIERE
Ancien co-secretaire des Écologistes du 11ème
Hélène Hazera est morte et je n’ai pas pu la revoir. C’est une immense tristesse car je voulais discuter avec elle du documentaire Hélène Trésore Transnationale centré sur sa vie militante.
J’avais déjà passé un moment intéressant avec la réalisatrice, Judith Abitbol, sur Toulon.
J’ai rencontré Hélène réellement à une soirée vers 2009 dans le 11e. Bien sûr, je l’avais déjà croisée dans des lieux de fête comme les Bains dans les années 80. Il y a une superbe photo d’elle en compagnie de Pascale Ourbih. La connexion a été immédiate, Hélène trouvant que je partageais bon nombre de ses idées et idéaux pour un Vert. (Sourire).
Le MLF, le FHAR, les Gazolines… Tout de suite elle me décrivit la suite avec les Gouines rouges
et la scission avec Psy et Po, dont une partie a abouti aux Verts. Ce passage résume l’une des périodes les plus intenses de la contestation politique et identitaire des années 1970 en France, où le féminisme radical, la libération homosexuelle et l’écologie politique naissante se sont croisés.
Le MLF et l’émergence des Gouines Rouges
Le Mouvement de libération des femmes naît dans le sillage de Mai 68. C’est un mouvement spontanéiste, sans structure hiérarchique ni bureau. Très vite, au sein du MLF, les militantes lesbiennes se rendent compte que leurs préoccupations spécifiques sont ignorées ou reléguées au second plan par le militantisme hétérosexuel. En réponse, après la perturbation d’une émission de radio en direct, se créent les Gouines Rouges. Ce groupe affirme la visibilité lesbienne et dénonce le fait que le lesbianisme soit perçu comme un simple détail privé, revendiquant une portée politique propre face au patriarcat.
Le FHAR et les Gazolines
Des féministes du MLF et des militants homosexuels — dont Guy Hocquenghem et Françoise
d’Eaubonne — fondent le Front homosexuel d’action révolutionnaire. C’est une rupture radicale avec les associations homophiles traditionnelles, jugées trop timides et assimilationnistes. Le FHAR prône une libération totale de la sexualité et la subversion de la norme hétérosexuelle.
Au sein du FHAR naît le folklore détonant des Gazolines, incarnées par Hélène Hazera, Jenny
Bel’Air, Marie-France ou encore Paquita Paquin. Portant des tenues extravagantes, abusant de l’outrance, du maquillage et de la dérision, elles apportent une dimension folle, trans, festive et provocatrice. Piliers des nuits parisiennes — du Club 7 aux Bains —, Jenny Bel’Air, Hélène Hazera et leurs compagnes bousculent tant la bourgeoisie que l’extrême gauche traditionnelle, mal à l’aise face à ces performances de genre qui bousculent la lutte des classes classique.
La scission avec Psy et Po
Au fil de la décennie, le MLF traverse de violentes divergences théoriques et stratégiques entre le courant « Lutte de classes », les féministes radicales et le groupe Psychanalyse et Politique (Psy et Po), emmené par Antoinette Fouque, qui met l’accent sur l’inconscient, la différence des sexes et l’« écriture féminine ».
Le point de rupture survient à la fin des années 1970 quand Antoinette Fouque dépose à la
préfecture la marque « MLF » sous forme d’une association loi 1901, s’appropriant ainsi le nom
du mouvement commercialement et juridiquement. Cette démarche est vécue comme une trahison par l’ensemble des autres tendances, provoquant des affrontements judiciaires, des manifestations et la dislocation définitive du mouvement collectif d’origine.
La passerelle vers la création des Verts
Au milieu des années 1970, le militantisme féministe radical et libertaire commence à s’épuiser face à ces guerres intestines. Plusieurs figures cherchent d’autres espaces d’engagement politiques non dogmatiques et porteurs de transformation sociale.
Françoise d’Eaubonne théorise l’éco-féminisme, liant la domination des femmes par les
hommes à la destruction de la nature par le système patriarcal et capitaliste. Les thèmes portés par la frange libertaire du MLF et du FHAR (autogestion, anti-autoritarisme, critique du
productivisme, droits des minorités) trouvent un écho direct dans le mouvement écologiste
naissant. Lors des premières campagnes écologistes, de nombreuses militantes féministes et activistes LGBT rejoignent les listes écologistes, participant directement à la structuration qui débouchera sur la création du parti Les Verts à la mi-décennie suivante.
Combats
Bien sûr ça n’a pas duré. Notre petit milieu trans-pédé-gouine est absolument taquin, et ne pas dire du mal d’autrui est presque un exercice surhumain. Évidemment, à un moment, cela produit de la distance.
Mais sur le fond nous étions d’accord sur le travail du sexe, le VIH, le sexisme, les droits des
personnes trans, l’égalité entre une personne opérée et une personne hormonée, son
militantisme à Act Up avec ses réunions hebdomadaires du temps de Didier Lestrade, les
questions environnementales et sociales, ainsi que la question des minorités.
Pour rendre hommage à Hélène qui n’a jamais supporté la lipodystrophie des graisses sur son visage liée à son traitement du VIH, et l’intervention esthétique qui n’a pas fonctionné, je choisis cette photo de nos jeunes années insouciantes. Elle se plaignait souvent de cette dégradation physique qu’elle ne pouvait combattre, malgré les moqueries cruelles sur son laisser-aller qui avait plus à voir avec des troubles cognitifs.
Peut-être que le documentaire sur sa personne manque de matériel sur ses années
flamboyantes comme la photo qu’a quasi dessinée Simon de Bocanegra et qui ne dit rien de ses combats militants, même si l’apparence physique lui était très importante.
Repose en paix, chère Hélène. (1952 – 2026)

Pour compléter :
Le Monde : Hélène Hazera, journaliste et figure du militantisme trans, est morte à 74 ans
AIDES : Mort d’Hélène Hazera, une vie de culture, de colères et de liberté
Télérama : Mort d’Hélène Hazera, voix de France Culture et militante trans

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