Peter MOREL : « L’Histoire a toujours été pour moi un refuge… »

Peter MOREL

Nos choix, nos rencontres, nos luttes sont autant de fils que nous tissons, et qui viennent nourrir les racines de l’arbre de notre vie. La mienne commence dans le fond des corons du bassin minier et des usines tisserandes flamandes de mes origines familiales, et dans les plaines de Champagne où j’ai grandi. Une enfance calme, solitaire, entourée de livres et de pratiques sportives. C’est là, déjà, qu’une conscience écologique précoce s’est formée, au contact de terres marquées par l’agriculture intensive, l’usage massif des pesticides ou encore la périurbanisation progressive. 

L’Histoire a toujours été pour moi un refuge, une passion qui traverse ma vie, et dont j’ai fini par faire mon métier. Très tôt, j’ai éprouvé ce besoin de regarder par-dessus l’épaule des choses, afin de comprendre les « pourquoi » et les « comment » des événements, des réactions, des situations, d’en démêler les causes qui, à travers le temps, tissent notre présent et notre avenir.

Ce sont des études d’Histoire qui m’ont mené à Reims, à Nancy, puis à Strasbourg. Autant de villes où j’ai vécu et travaillé, d’abord comme étudiant en histoire et en sciences de l’information-communication, puis comme bibliothécaire. Aujourd’hui encore, le fil n’est pas rompu : je forme à mon tour de futurs bibliothécaires, à l’Université de Lorraine pour le Grand-Est et à l’Université Paris-Nanterre au niveau national. Autant de fils noués à d’autres, de savoirs transmis, qui resserrent la trame de ce que je voulais faire de ma vie.

Un autre fil, plus ancien, remonte à plus de 500 ans, dans les plaines de l’Italie médiévale et des Renaissances. Un sujet d’étude : les capitaines mercenaires qui combattaient dans la péninsule, les condottieri (Passion Médiévistes, épisode 47 – Peter et les Condottières). Non pas leurs combats en réalité, mais leur mode de vie, l’empreinte qu’ils ont laissée dans les mentalités de leurs contemporains et dans la perception que nous en avons aujourd’hui, ainsi que dans les territoires qu’ils ont transformés ou traversés. Étudier leurs pas, leurs traces, les sources documentaires et artistiques qu’ils (et elles) ont laissées, pour remonter le fil de leurs vies et comprendre leurs choix (Voir aussi : Ça coule de sources, S04.EP03 – Le poisson et la République. Venise, XVIIIe siècle, avec Solène, interrogée par Peter Morel, décembre 2024). D’abord en master, bientôt en thèse, je continue de penser que ces liens tendus à travers les siècles éclairent notre lecture du présent, et notre avenir commun. Comme un métier à tisser dont on ne voit la figure qu’une fois l’ouvrage avancé.

Vint ensuite l’envie de servir l’humain. J’ai mené mes études d’Histoire dans l’idée de devenir enseignant d’histoire-géographie, par passion de la transmission, et pour un métier dont les conditions d’exercice ne cessent de se dégrader. Des rencontres et des discussions m’ont finalement ouvert les portes des bibliothèques : être au contact des publics, les accompagner dans leurs recherches, leur rendre service. Un plaisir sans cesse renouvelé et une conviction qui ne s’est pas démentie depuis.

Mon arrivée à Paris et dans le 11e arrondissement, en 2022, s’est faite à l’occasion d’une affectation à la Bibliothèque nationale de France, où je suis devenu l’un des responsables de la conservation et de la numérisation des collections… d’Histoire. Un clin d’œil du destin, sans doute, ou la boucle d’un fil qui se renoue. Au quotidien, je fais des constats d’état des documents, décide des traitements de conservation, de restauration et de numérisation qu’ils doivent recevoir, et, parfois, tiens entre mes mains des pièces précieuses, rares par leur provenance ou leur ancienneté, conservées dans les collections nationales. Cette matérialité du passé qui, depuis toujours, me fascine.

Paris a toujours exercé sur moi une forme d’attirance, d’envie de venir m’y établir, qui ne m’a pas déçu. Elle a été une ouverture, une renaissance, un vent de liberté : les balades au coucher du soleil en bord de Seine, les lectures dans un parc, les verres en terrasse entre amis jusqu’au bout de la nuit, les musées, la traversée de la ville à vélo, le nez en l’air, tantôt vers les toits des bâtiments, tantôt à observer les scènes de vie que cette ville offre chaque jour.

Tel l’histoire de Jimmy Sommerville dans Smalltown Boy (Bronski Beat, 1984), Paris a également été celle de l’affirmation d’une identité, trop longtemps enfouie. Être queer en France, aujourd’hui comme hier, n’est pas chose aisée. Nos droits, nos lieux et nos luttes sont sans cesse attaqués et réprimés, en France comme partout dans le monde. Dans le 11e arrondissement avec les exemples du We are Brewers, du Merci Marsha ou encore les difficultés des Mots à la Bouche et de Violette&Co, comme encore récemment au Sénégal ou en Turquie où les personnes LBTQIA+ sont persécutées, ces attaques prennent des formes différentes, mais procèdent de la même volonté de faire taire et d’invisibiliser. C’est aussi pour cela que l’engagement, à Paris comme ailleurs, n’est jamais un geste anodin. 

Paris a été, enfin, le lieu où j’ai franchi le pas de l’engagement local. D’une part, au sein de la BnF pour nos services publics de la Culture ; d’autre part chez les Écologistes. Par la participation aux moments démocratiques comme tenir un bureau de vote, participer aux rencontres citoyennes. Mais aussi par la volonté de m’engager pour un territoire, le 11e arrondissement, et pour une ville, Paris : pour une écologie du vivant, qui prend soin de chacune et de chacun, une écologie populaire et sociale. Autant de fils, à nouveau, que je choisis de tisser : pour améliorer, toutes et tous ensemble, notre quotidien.