Moïna Fauchier-Delavigne : « Le problème n’est pas le manque de nature en ville mais que nous ne permettons plus aux enfants d’en profiter »

Moïna Fauchier-Delavigne

J’ai découvert il y a quelques années à quel point nous élevions nos enfants littéralement hors-sol. Ils n’osent plus mettre un pied dans l’herbe parce qu’ils n’ont jamais tenté l’expérience. Cela leur semblait dangereux et sale. Aujourd’hui, ils passent moins de temps dehors que les prisonniers. Mais de quoi prive-t-on les enfants en leur interdisant de jouer avec des bâtons, d’en tailler, de construire des cabanes, de faire des courses d’escargots, de cueillir des fleurs et de grimper aux arbres ? Je suis née à Paris mais j’ai eu la chance de pouvoir vivre toutes ces aventures enfant. 

En 2017, j’habitais déjà dans le 11e et j’avais deux jeunes enfants. A cette époque, je m’interrogeais sur la façon d’élever des enfants en ville et j’ai découvert les “écoles en forêt”. 

Je travaillais au Monde et j’ai publié une série d’articles sur l’éducation et la nature. Lors de cette enquête, j’ai exploré ce vaste sujet et raconté les écoles en forêt au Danemark depuis les années 50, aux débuts de l’école dehors à la végétalisation des cours de récréation en France… Au fur et à mesure de mes recherches et articles, je découvrais à quel point apprendre dehors n’était pas un luxe attirant mais une nécessité pour bien grandir, développer sa motricité, sa sensibilité, être en lien, appartenir au monde et pouvoir en prendre soin. 

Par la suite, j’ai écrit deux livres sur le sujet qui m’ont permis de continuer mes recherches dans les champs de l’éducation et de l’écologie. “L’enfant dans la nature”(1) avec Matthieu Chéreau (un autre habitant du 11e, qui était comme moi un parent impliqué dans la crèche parentale Balustrade) et “Emmenez les enfants dehors !” (2)avec Chrystèle Ferjou, une enseignante de Charente, pionnière de la classe dehors, dont j’ai partagé l’expérience et la vision.

Depuis, mon engagement passe avant tout par de la vulgarisation et la diffusion de connaissances auprès d’institutions, collectivités et associations, dans l’objectif de permettre à tous les enfants, dès le plus jeune âge, de vivre des expériences de nature, en liberté et pouvoir remettre les pieds dans l’herbe, dans la terre… Et pouvoir, même à Paris, sentir la richesse de la vie, humaine et non humaine dans son quartier. C’est possible. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de nature en ville, c’est que nous n’osons plus permettre les enfants à en profiter. 

Comme le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) alertait fin 2024, il faut lutter contre ce phénomène des « enfants d’intérieur » et les emmener dehors, pour leur santé physique et mentale. Pour le HCFEA, l’extérieur représente la principale prévention de santé mentale. Il s’agit donc de dessiner  »les chemins pour une éducation hors les murs ». D’autant plus pour les enfants de milieux sociaux modestes qui sont ceux qui ont le moins d’opportunités de passer du temps en nature. 

Depuis plusieurs décennies maintenant, des centaines d’études scientifiques et des revues systématiques ont clairement prouvé les bénéfices de ces temps en nature, par exemple sociaux et relationnels (relations entre enfants, coopération et inclusion sociale), physiques et moteurs (motricité globale et fine, coordination, activité physique), bien-être et santé mentale (confiance en soi et baisse du stress), cognitifs et académiques. 

Or en interrogeant de nombreux enseignants et éducateurs, j’ai mesuré à quel point ils étaient déjà nombreux à être intéressés ou convaincus que cela serait précieux pour les enfants de sortir régulièrement, mais beaucoup pensaient que cela n’était pas permis ou n’imaginait pas bien comment mettre cette pratique en place. Pourtant ceux qui sortaient déjà partageaient à quel point ils observaient les bénéfices sur les enfants et sur eux-mêmes. Il leur était même devenu inimaginable pour beaucoup de ne plus faire plus école qu’à l’intérieur, et se priver de cette précieuse respiration. 

Face à ce constat, pour encourager les enseignants et éducateurs qui avaient envie de se lancer, j’ai alors co-fondé l’association La Fabrique des communs pédagogiques avec un groupe de personnes issues de l’éducation, de la recherche, des tiers-lieux, des associations d’éducation à l’environnement et de l’éducation populaire. Par une action d’accompagnement des communautés éducatives et des collectivités à l’échelle nationale, nous avons participé à légitimer et soutenir la pratique de la « classe dehors » grâce à des ressources, des webinaires, des rencontres, et des partage d’expériences de ceux qui osaient déjà. 

Désormais, les enseignants qui ont commencé à sortir régulièrement pendant leur temps de classe se comptent en milliers, la ville de Lyon a formé tous ses professionnels en petite enfance à la pédagogie par la nature, dans la cité éducative d’Allonnes 80% des enseignants sortent, à Paris, plus de 350 enseignants en primaire faisaient classe dehors l’an dernier et les formations dans l’institution et via des associations se multiplient un peu partout en France, avec un point commun : la demande excède toujours l’offre ! 

Cette expertise m’a aussi offert la chance d’être sollicitée par des collectivités et acteurs locaux (CAUE, associations d’éducation à l’environnement, syndicats, associations de la petite enfance…), j’ai ainsi pu porter le plaidoyer sur ces questions d’éducation dehors et d’aménagement des espaces extérieurs en France, lors de dizaines de conférences de Pau à Grenoble en passant par Paris, Lyon, la communauté de communes du Savès, ou Avignon. Autant d’interventions grâce auxquelles j’ai aussi pu m’enrichir des initiatives et problématiques des acteurs et institutions locales. 

En parallèle de mon implication dans des actions nationales, je me suis formée à la pédagogie par la nature (notamment avec le RPPN (réseau de la pédagogie par la nature) et j’ai lancé en 2019 des sorties hebdomadaires avec un groupe d’une quinzaine d’enfants au Bois de Vincennes : les mercredis buissonniers. Il s’agissait de mettre en pratique ce que je défends en théorie, partager des temps collectifs en nature en toute saison et transmettre le goût de ces expériences dehors. Par ces actions, je répondais aussi à ma fille aînée qui trouvait que je passais trop de temps devant mon ordinateur pour quelqu’un qui milite pour les enfants dehors… Au fil des années, j’ai vu des enfants se sentir chez eux dans ce bois, faire connaissance des espaces et de leurs habitants, s’amuser sous la pluie, observer un écureuil, goûter des orties, s’y piquer, découvrir le plantain, s’émerveiller, bricoler, tester leurs limites, s’inventer leurs mondes dans un univers riche qui change chaque semaine, et s’y épanouir. 

Mais une quinzaine d’enfants qui profitent du bois de Vincennes chaque semaine, ce n’est évidemment pas suffisant. Grâce aux mercredis buissonniers, j’ai rencontré les équipes de forestiers avec qui, en lien avec la direction des affaires scolaires de Paris, nous avons entamé un projet pour encourager les animateurs et enseignants à venir avec les enfants au Bois. Deux premiers espaces d’expérimentation viennent d’ailleurs d’y être inaugurés fin août.

Aujourd’hui, je travaille à essaimer cette pratique avec le soutien de la CAF de Paris et la politique de la ville. Nous œuvrons ainsi à garantir ce droit à la nature aux enfants dont les familles ne disposent pas des moyens matériels pour s’éloigner de la ville ou financer des activités extrascolaires. 

Avec ma collègue, Valentine Bourrat, nous avons conçu et nous organisons des temps collectifs en nature pour des familles parisiennes en lien avec des centres sociaux et pour des enfants de plusieurs centres périscolaires de l’est parisien. Que ce soit au bois de Vincennes ou dans des espaces verts, l’idée est d’offrir des sessions de plusieurs heures, pour que les enfants puissent profiter pleinement de ces environnements, commencer à les apprivoiser, s’y sentir bien et découvrir leur faune, leur flore et favoriser par la suite les sorties en autonomie. 

Grace à la mobilisation de ces acteurs, année après année, il devient de plus en plus normal lorsqu’on grandit à Paris de sortir chaque semaine avec son enseignant, d’aller au Bois les mercredis, le week-end… et ainsi, pouvoir découvrir la nature en toute saison, même lorsqu’on fait partie du tiers des enfants en France qui ne partent pas en vacances. 

Bonne rentrée tout le monde !

Pour aller plus loin

Mais aussi…

Le Réseau de la Pédagogie par la Nature

Première tribune que j’ai rédigée pendant le 1er confinement : et si nous faisions classe dehors ?

Un article dans la croix sur les mercredis buissonniers :

Sur le site du graine Pays de la Loire

Entretiens