Marion Philippe : « … »

Marion Philippe

C’est bien simple, le 11e arrondissement représente pour moi tout ce que Paris a de meilleur.


La liberté d’être qui on est et qui on veut, le monde entier qui se mélange, l’accueil de tous, la solidarité. L’héritage des luttes sociales à chaque coin de rue. La douceur de vivre à vélo ou au soleil en terrasse. Tout ce que je cherchais en y déménageant il y a douze ans.
Un arrondissement que j’ai appris à aimer encore davantage depuis le 13 novembre, où les attentats ont frappé ma propre rue, à quatre numéros seulement de mon immeuble. Où tout ce qui faisait mon quotidien, matériellement et symboliquement, a été visé. Où les victimes des terrasses ou du Bataclan, ça aurait pu être nous.  

J’ai grandi bien loin de Paris, dans un petit village de la banlieue dijonnaise. Je suis tombée dans la marmite de la politique et de l’écologie enfant, élevée par des parents altermondialistes, au milieu d’autocollants « Nucléaire non merci », des posters de la LPO et de pétitions à signer. J’ai eu la chance de grandir en communion totale avec la nature dans une petite maison autonome en eau et en électricité, entourée par une foret dense et sauvage. Au milieu de chevaux, de moutons, des lapins et de cochons car notre ferme se transformait quatre mois par an en ferme pédagogique, gérée par mon père. Ma sensibilité écolo et mes convictions sont nées là, dans ce petit paradis perdu, où j’ai encore le besoin vital de revenir chaque mois. Loin de l’agitation et du chaos du monde.

Mais le paradis perdu était trop petit pour mes rêves de lycéenne, qui rêvait de monter à Paris. Alors après une khâgne à Dijon, j’ai pris le train avec ma petite valise, prête à dévorer la capitale. Là où tout est possible, où les horizons sont infinis, où l’imprévu peut surgir à tout moment et changer votre vie. Passer sa vie au théâtre, au cinéma, dans les salles de concerts et les musées. Refaire le monde avec ses ami·es des heures en terrasse. Et cette vie que j’idéalisais, je l’ai vécue.

Diplômes d’histoire et de journalisme à la Sorbonne en poche, j’ai eu la chance de réaliser un rêve, un rêve comme seule Paris sait en offrir. Je suis rentrée à France Inter, ma radio de cœur, avec laquelle j’ai grandi et tant appris, celle que mes parents laissaient allumée toute la journée. Depuis 10 ans, je suis ce qu’on appelle attachée de production / chargée de programmes, un terme un peu barbare pour désigner la personne qui prépare les émissions. Un métier très large qui consiste aussi bien rechercher et caler des invité·es, faire de la documentation, monter des reportages, organiser des déplacements… Bref, les petites mains que vous n’entendez pas mais sans qui la radio n’existerait pas, les noms que vous entendez cités en début ou en fin d’émission. En CDD pendant longtemps, j’ai eu la chance de travailler sur de nombreuses émissions familières à vos oreilles : L’Instant M, CO2 mon amour, Le jeu des 1000 euros, La Marche de l’histoire, La terre au carré, la Matinale, Un Monde nouveau, Nouvelles Têtes, Rendez-vous place du marché… Et aujourd’hui, désormais en CDI, j’écris encore une chouette nouvelle page en travaillant sur le podcast pour enfants « Les Odyssées ». J’ai énormément appris, et je continue d’apprendre chaque jour, et c’est une sacrée chance.

Travailler pour l’audiovisuel public a un vrai sens pour moi. Je me demande souvent si je pourrais travailler dans un autre média. Encore plus aujourd’hui, à l’heure où nous sommes la cible de toute une partie de la classe politique et de la bollosphère. J’ai la chance de travailler au quotidien avec des gens engagés et exigeants, passionnés par leur métier, et motivés par leur mission de service public. Je peux vous assurer que les producteurs, réalisateurs, techniciens, qui produisent les contenus que vous écoutez chaque jour sont là par conviction.

Démission de Lecornu en direct du studio de la matinale, en octobre 2025

Alors c’est loin d’être facile tous les jours, à cause des baisses drastiques de budget, des attaques permanentes, des émissions qui s’arrêtent sans raison. Mais nos convictions et la force de notre collectif nous fait tenir dans les tempêtes. Radio France n’a pas d’équivalent dans le monde, et chaque matin, quand je rentre dans le Maison ronde, je ressens une grande fierté à participer à cette aventure collective plus grande que nous. Car beaucoup d’auditeurs ont une relation intense à leur radio, et surtout à France Inter. Je suis sure que vous qui lisez ces lignes, c’est le cas : des émissions que vous adorez, des rendez-vous que vous écoutez religieusement, des moments de radio qui vous ont marqué, ou des animateurs que vous détestez et contre qui vous aimez râler. Continuez à nous soutenir et à nous écouter, cette radio, c’est la vôtre.

Vive l’audiovisuel public !

La vie parisienne, je continue de la savourer tous les jours. Et la joie réside dans des petits bonheurs quotidiens. Une après-midi lecture au calme des jardins du Palais Royal. Un coucher de soleil depuis le parc de Belleville. Une bière fraîche en terrasse à La Pétanque, à La Fusée, à l’Hydromel ou au Café des délices. Une journée de télétravail dans la salle Ovale de la BNF. Une séance au Louxor ou au Max Linder. Une pièce à la Comédie-Française. Un dimanche matin sur les quais piétonnisés. Un concert à la Cigale. Des dizaines de manifestations. Des retours de fête au milieu de la nuit. Le chant des mouettes dans ma cour.
Où le parvis de l’église de Ménilmontant, sur les marches de laquelle je suis en train d’écrire ces lignes, alors que le premier soleil de printemps descend doucement.

Alors non, Paris n’est pas la ville idéale, notamment quand on veut se loger décemment. Alors oui, je ne serai jamais totalement parisienne, je resterai éternellement une « fausse parisienne » comme le chante si bien Jeanne Cherhal dans une très belle chanson. Mais chaque matin, dans le bus 72 qui longe la Seine pour m’emmener à la radio, en passant devant le Louvre, la place de la Concorde, le Grand Palais et la Tour Eiffel, je savoure la chance que j’ai de vivre et travailler ici. Dans cette ville qui vaut la peine qu’on se batte pour elle.