
C’est un privilège rare quand on y pense. Et pourtant, c’est à portée de main, si on s’organise entre voisins ou dans un petit collectif.
Je suis arrivé à Paris il y a près de 12 ans. Ce qui me nourrit ici, c’est le bouillon de culture et de gens. J’ai rencontré plein de personnes chouettes avec qui discuter, certes pas dans les rames de métro à l’heure de pointe, bondées.
Je débarquais de province après un premier poste en Normandie. Mes collègues à Nanterre étaient globalement jeunes, et mes collègues plus âgés très jeunes dans leur tête, très ouverts et prêt à sortir, à partager. J’ai travaillé sur des projets urbains dans le 92. Mon domaine c’est l’aménagement du territoire. Ensuite, j’ai bossé dans le 93. Plus récemment, j’ai terminé le tour du cadran pour travailler, dans le 94, sur la gestion des eaux de pluies. C’est poétique, non ?

J’ai connu Paris à vélo en débordant, dès que je pouvais, du périph’, pour explorer. J’ai tracé ma carte mentale et connecté les points du métro qui aident beaucoup quand on arrive pour se repérer. Le week-end, j’ai arpenté l’île de France, avec des escapades de gare en gare pour randonner à pied ou à vélo.
C’était pour le plaisir mais j’avais aussi besoin de comprendre comment tout cela fonctionnait. Une métropole si grande engendre une ségrégation spatiale hors du commun, ça m’a toujours révolté. La lecture des lieux, histoire, sociologie et paysages me permettaient de comprendre, de penser comment on pourrait l’améliorer. Pour voyager sans bouger, mon conseil de lecture serait les « Quinze promenades sociologiques » des Pinçon Charlot, qui conte l’histoire de quartiers du Paris d’hier et d’aujourd’hui. On y apprend que le 11e, avant de s’embourgeoiser, était un haut lieu de l’artisanat et de l’industrie, confection, ameublement, métallurgie, pour en citer.
Je vis dans cet arrondissement depuis 6 ans mais c’est seulement depuis une poignée d’années que je me sens du quartier, ça prend du temps pour s’ancrer. Jusque-là Paris, pour moi, c’était tout Paris, voire le grand Paris, ou même une ville de départ qui permet facilement de prendre des trains pour voyager. C’est une ville monde, dans lesquels les évènements ont un retentissement large, je pense à Charlie, au Bataclan. Une ville dans laquelle manifester signifie faire entendre sa voix pour les causes nationales ou du monde entier. Bref, un endroit des possibles pour militer mais dans laquelle il est plus difficile de trouver des points d’accroches pour s’investir dans la vie de quartier. Finalement, je pense que ce sont les commerces, de parler avec mes voisins pendant le confinement et des rencontres dans des lieux associatifs et culturels qui m’ont permis, au fil du temps, de me sentir du quartier.
Je fais partie d’un petit groupe d’AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) basé dans le 11e. Le principe est simple, on passe un contrat direct avec des agriculteurs pour des livraisons de légumes toutes l’année. On paye à l’avance pour que les producteurs bénéficient d’une avance de trésorerie et d’une visibilité sur ce qu’ils doivent planter. En contrepartie, nous payons moins cher nos légumes bio car il y a zéro intermédiaire, c’est direct de la fourche à la fourchette.


C’est aussi un contrat de confiance que l’on a passé avec Cédric et Sophie, les fermiers d’Héricourt-sur-Therain. On a eu la chance de les rencontrer lors de leur installation en 2019 et de topper avec eux pour leur assurer un débouché. Dans ce contrat, il y a aussi une notion d’entraide et de solidarité. Les amapien·nes soutiennent la ferme en cas de coup dur (aléas météo, maladies…) et inversement, nous pouvons recevoir des surplus si les récoltes ont été très bonnes. Une fois par an, nous allons leur donner un coup de main. On va planter ensemble les jeunes pousses sur les planches de maraîchage, de longues allées de buttes préparées. Cela peut aussi être du désherbage autour des carottes ou de la récolte des oignons. On se rend compte des contraintes et de la complexité du métier, on apprécie le travail en plein air, on connaît la joie de récolter. Évidemment, on en profite pour boire un coup et manger.
L’idée est aussi de créer des liens, je connais désormais mes voisins. On s’organise à tour de rôle pour effectuer les distributions. On est hébergé le mardi soir à la Trockette. C’est un lieu associatif très convivial. Il a beaucoup contribué à me faire sentir que j’étais du quartier. Nous faisons en sorte que nos surplus soient laissés à la cuisine et nous avons établi un système de dons pour que la cuisinière puisse commander directement des légumes aux fermiers. C’est notre contribution pour faire tourner la cuisine solidaire du lieu qui nourrit tous les midis les gens du quartier, avec une fraction de repas « suspendus » c’est-à-dire gratuit pour ceux qui en ont besoin.
L’enjeu, ce serait évidemment d’étendre ce fonctionnement au plus grand nombre. Les acteurs sociaux se sont déjà saisis de la question. Il y a plusieurs Amap de Paris situées dans des centres sociaux et culturels, voire des antennes de la CAF, avec un soutien financier pour permettre à tou·tes d’accéder à ces paniers. Mais on pourrait aller plus loin avec le projet de sécurité sociale alimentaire (SSA), qui vise à renverser l’idée d’une aide alimentaire vers l’idée d’un droit universel.
Exactement comme la sécurité sociale, pour laquelle chacun cotise selon ses moyens, et qui garantit à tou·tes un droit à être soigné, la SSA vise à garantir un droit bien manger. D’autant plus que l’alimentation est la première des préventions santé. Dans le projet de SSA, il y a aussi la volonté de redonner aux citoyens le pouvoir de sélectionner et donc de connaître les producteurs et les filières auprès desquels ils vont s’approvisionner.
On voit comment les villes pourraient jouer un rôle important pour retisser leur rapport avec les territoires qui nous nourrissent. Une politique agricole et d’alimentation qui pourrait soutenir l’agriculture paysanne, biologique en circuit court, une agriculture intensive en main d’œuvre et qui préserve la santé des agriculteurs et des riverains, qui prend soin de la biodiversité, de l’eau et des sols. Tout l’inverse finalement des politiques nationales qui favorisent aujourd’hui l’agriculture polluante et les groupes agroalimentaires qui nous vendent des produits transformés, dont on ne connaît plus la provenance.
Une autre chose qui me nourrit c’est la danse. Dire que c’est la danse contemporaine soulève rapidement un imaginaire élitiste et barré, qui ferait de moi un bobo du 11e complet. C’est vrai que c’est socialement situé, mais la danse est universelle, et rassurez-vous, il s’agit surtout de bouger, de connaître son corps, de l’éprouver, de transpirer. Parfois je m’amuse à me dire que tous ces gens qui courent, dans Paris, recherchent ça, aussi. Ils dansent, ils traversent l’espace, ressentent l’air sur leur peau, ils jouent une pièce, parfois en groupe, chorégraphiée, mais ils ne le savent pas. Dans le métro, je dirais, malheureusement, que c’est plus subi et moins coordonné. Il y a pourtant du potentiel, pour voir dans nos troupeaux, un peu comme dans le ciel, des ballets d’étourneaux.

J’ai découvert sur le tard la danse, à mes 33 ans mais j’ai beaucoup pratiqué ces dernières années, je me suis même mis à mi-temps pour suivre une formation intensive, tout en continuant des projets amateurs le week-end pour remonter des pièces ou en créer. Je n’étais pas loin des 20 heures semaine pendant deux années. Aujourd’hui je suis revenu à un rythme plus compatible avec la nécessité de manger.
Au-delà du plaisir immédiat de danser, la grande découverte, c’est la connaissance de son corps qui ne cesse de s’approfondir et se développer, comme si un monde intérieur s’ouvrait. Comme on apprend à écrire, main droite, main gauche, on apprend à utiliser son dos, ses côtes, ses hanches, son regard, ses pieds. On développe l’expression en même temps que l’on développe la sensation. Je suis sûr que beaucoup de personnes peuvent ça dans le sport ou d’autres pratiques, mais je pense qu’en danse la perception est poussée à un stade très avancée.
On se dit rapidement que ça devrait faire partie intégrante de notre apprentissage obligé, avec ce corps qui nous accueille toute notre vie, avec lequel on doit composer. Il y a aussi le rapport à l’espace, à l’autre, à la musicalité. De manière générale, cette discipline rassemble une activité physique avec une part de créativité. Que ce soit la danse ou autre, pour son bien-être physique et mental, il me paraît essentiel que chacun puisse avoir accès à une activité sportive ou culturelle dans son quartier.
En douze ans, j’ai vu Paris changer. Il y deux ans, lors d’une grande traversée, je me suis dit que ça, y est, la place de la voiture était plus mesurée. J’étais à vélo, au calme, je pouvais m’arrêter, discuter avec les piétons qui flânaient si je voulais. Le mot qui m’est venu à l’esprit, c’est convivialité. L’été dernier, magique, je me suis carrément baigné devant l’île Saint Louis avant de filer au taff. Plus récemment, voir tous les enfants en retard, dévaler, le sourire aux lèvres et avec leurs leur parents la rue Duranti qui a été piétonnisée m’a beaucoup réjoui. Il se passe quelque chose ici.
*Réseau AMAP Île-de-France : Si ça vous dit, le réseau des AMAP Ile de France est là pour mettre en lien les producteurs avec un groupe de citoyen
