
Je suis, comme Annie Ernaux, une transfuge de classe venue d’une Normandie proche de la ruralité et j’ai commencé comme elle ma vie professionnelle en tant que professeur (d’Histoire-Géographie pour ma part). C’est d’ailleurs au sein d’un lycée que j’ai rencontré mon compagnon de vie, père de mes deux filles et grand-père de nos cinq petits-enfants.
Ce que j’ai aimé dans l’enseignement est la relation aux enfants (découvrir mon livre « Enfants d’ici, enfants d’ailleurs » ici) quelque soit leur âge mais j’aurais beaucoup à dire tant sur les méthodes éducatives que sur le contenu de l’enseignement de l’Histoire ; j’ai regretté à cette époque que le corporatisme des syndicats enseignants ne permette pas de développer ce versant de la critique de notre système éducatif et j’ai trouvé cette approche au GFEN, le Groupe français d’Éducation nouvelle.
J’ai eu la chance de poursuivre ma carrière hors l’Éducation nationale tout en conservant mon statut, comme enseignante détachée, ce qui était encore possible à l’époque. C’est ainsi que je suis arrivée à la CNMHS (Caisse nationale des Monuments historiques et des sites) aujourd’hui Centre des Monuments nationaux où je suis devenue chef du service éducatif dont la mission était de développer des services éducatifs dans les monuments gérés par cet établissement public. Cela a été une tâche passionnante du fait de la diversité des monuments qui permettait de développer des thématiques tout aussi variées, au croisement de l’Histoire et de l’architecture ; il s’agissait aussi de découvrir le sésame d’une méthodologie commune malgré la diversité des lieux à travers ateliers du patrimoine d’une journée et classes du patrimoine d’une semaine.
En cette fin du 20e siècle, on portait une attention nouvelle à la démocratisation des lieux muséaux. La DMF, Direction des Musées de France, était en pleine effervescence et je me passionnais pour ces apports inspirés, notamment, de l’exemple canadien. C’est ainsi que j’accueillis dans mon service un conférencier sourd et muet avec lequel je mis en place des conférences en langue des signes. La DMF avait donné l’exemple et j’ai un souvenir extraordinaire du vernissage qui eut lieu au Musée du Louvre de la première visite en langue des signes. C’est aussi dans ce contexte, que j’intervins à l’Université Paris VIII dans le cadre d’un cursus de gestion de projet culturel.
Concomitamment, je fus chargée de mettre en place au sein de la CNMHS un service des publics. Tout était à imaginer et je m’entourai d’une petite équipe aux compétences complémentaires. Notre grande tâche fut de concevoir une méthodologie pour aider les administrateurs·trices à construire le projet du moment dont iels avaient la charge. La préoccupation était de proposer au public une lecture du monument à la fois historiquement juste et suffisamment attrayante .
L’arrivée d’un nouveau président à la tête de l’Établissement me conduisit à demander ma mutation pour un poste d’administratrice. Je fus nommée au Palais Jacques Cœur à Bourges et à la maison de George Sand à Nohant, deux monuments très dissemblables.
Alors que je passais davantage de temps à Bourges où le caractère emblématique du monument fait de son responsable un acteur incontournable de la vie économique et touristique de la ville, c’est à Nohant que je pris le plus de plaisir. La maison a été donnée tardivement à l’État français par une des petites filles de George Sand et avant mon arrivée, seul un ABF (architecte des bâtiments de France) en avait eu la charge. Aussi, la maison était-elle quasiment inexplorée et lorsque je montai au grenier qui n’était pas accessible au public, je le trouvai dans son état initial. J’eus l’impression d’entrer dans la famille et me passionnai pour son histoire : George, ses enfants, son divorce, son féminisme avant l’heure et sa relation amoureuse avec Chopin dont je suis devenue une fervente auditrice ! Avec une jeune femme pianiste amateur expérimentée, nous avons créé une visite de la maison en musique qui eut du succès.

Après d’autres expériences professionnelles dont l’exploitation d’un cinéma d’art et d’essai dont je fis un lieu qui compte dans la vie sociale et culturelle orléanaise (festival sur le travail, avec des syndicats, LGBT avec une association, partenariat avec le CDN…), j’en arrive à la période actuelle celle de la retraite.

Je suis revenue à Paris où l’appartement familial m’attendait mais l’éloignement professionnel m’avait coupée d’une vie sociale de quartier. Je me suis rapprochée de la LDH (Ligue des droits de l’Homme) car la question de l’égalité des droits est pour moi fondamentale et comme je souhaitais garder un lien avec le cinéma, j’ai fait d’une pierre deux coups en proposant de mettre en place un partenariat avec le cinéma Majestic Bastille. C’était il y a 14 ans. Depuis lors, d’autres associations (Autour du 1 er Mai, Amnesty et l’OIP) se sont jointes à ce partenariat qui est devenu l’Écran des droits et qui propose un dimanche par mois à 11h un film suivi d’une rencontre avec le plus souvent possible le/la réalisateu·trice et des intervenant.es spécialistes du thème qui porte toujours sur une question ayant trait aux droits humains dont le droit de vivre dans un environnement sain !

Je suis entrée au bureau de la section Paris 10.11 où j’ai exercé la fonction de secrétaire de longues années. J’ai aussi redonné de la force au groupe Éducation de la Fédération de Paris. Aujourd’hui nous intervenons dans un collège du 14e auprès de toutes les classes de 6e et de 4e et nous soutenons des concours de plaidoiries dans plusieurs lycées parisiens. Je participe à un groupe de réflexion sur le racisme et nous avons invité plusieurs personnalités connues dans ce domaine (Pap NDiaye, François Héran, Didier Fassin, Lilian Thuram…) ; nous avons contribué à faire reconnaître la dimension systémique du racisme qui fait que nous vivons dans un État où nous n’avons pas tous·tes les mêmes droits et ne sommes pas soumis.es aux mêmes injonctions cf. les contrôles au faciès. Nous avons participé activement à un atelier de théâtre forum qui a abouti à la création d’un spectacle présenté à la Maison des Métallos « Tu viens d’où, toi ? » et nous avons rempli deux fois la grande salle. Depuis l’an dernier, nous travaillons plus spécifiquement sur les conséquences de la colonisation notamment dans les territoires français d’Outre Mer.
Enfin, depuis plusieurs mois, je collabore à la mise en place d’un collectif Doléances avec des partenaires du 11e ; il s’est agi de récupérer les doléances de notre arrondissement déposées aux Archives départementales. L’une d’entre nous a numérisé les plus de 700 priorités et autant de solutions qu’à plusieurs nous avons analysées afin de préparer le travail de l’IA qui a permis de présenter un compte-rendu fidèle au matériau récupéré et nous redonnons vie à ces doléances qui font écho aux mouvements citoyens actuels.

Malgré mon âge, il m’importe de préserver le futur tant sur le plan politique, pour une démocratie pleine et entière, qu’écologique. En outre, toute cette vie sociale est fantastique. Les relations humaines qui s’y créent aident à tenir bon malgré l’effroi face au monde tel qu’il va. En outre, cela ne m’empêche pas de consacrer du temps à ma famille, mes ami.es, la vie culturelle, les vacances…

